DE DRAVEIL et de  LA CITE COOPERATIVE PARIS-JARDINS

Par Jacques Macé

d’après l’ouvrage Histoire d’un Domaine, publié en 1984 par la société des Amis de l’Histoire de Paris-Jardins, avec son aimable autorisation.

En retrait du boulevard Henri Barbusse et face aux tilleuls de l’Avenue Marcellin Berthelot, l’élégante façade d’un château du XVIIIème siècle s’abrite derrière une haute grille que le visiteur n’ose franchir. Parmi les Draveillois, beaucoup ignorent que ce château fut sous l’Ancien Régime celui du Seigneur de Draveil, avant de connaître au XXème siècle une exceptionnelle histoire, à l’origine de son nom actuel.

Il y a longtemps

    Au Moyen-Âge, la plus grande partie des terres de Draveil appartenait à des communautés religieuses. Aux XVème et XVIème siècles, elles sont rachetées par des propriétaires privés qui constituent plusieurs grands domaines. Le plus important est appelé le fief de Bréban et permet à son propriétaire d’exercer les droits féodaux dans la paroisse de Draveil. Il est constitué des terres situées à proximité du village et de l’église, tandis que les prairies inondables du bord de Seine appartiennent à une autre propriété, dite Marcenou et aujourd’hui disparue.

   Au XVIIIème siècle, le fief de Bréban va prendre le nom de château de Draveil lorsqu’un fermier général nommé Marin de la Haye en fait l’acquisition et reconstruit l’ensemble des bâtiments pour y établir une agréable résidence de campagne. Né en 1684, Marin de la Haye appartient à une famille de petits employés de la  » Ferme » (c’est-à-dire la perception privatisée des taxes et impôts royaux) et, à la troisième génération, il accède avec fierté au statut envié de fermier général. Il en existe seulement quarante en France.

    Marin achète en 1720 le fief de Bréban et l’agrandit en 1726 lors du démantèlement du fief de Marcenou. Il entreprend immédiatement la construction du château, consacrant beaucoup d’argent à satisfaire ses goûts luxueux de parvenu. Les paysans et vignerons de Draveil sont vivement impressionnés par cette débauche de dépenses et ils en déduisent que leur nouveau seigneur est un homme important. D’ailleurs, Marin de La Haye fait bénéficier la paroisse de ses libéralités, plus par souci de paraître que par simple générosité.

     Le château est constitué d’un corps central assez imposant, flanqué de deux ailes. Le grand salon donne à la fois sur une vaste Cour d’Honneur du côté du village et sur une longue esplanade descendant vers la Seine. Il est magnifiquement décoré de grandes glaces, de corniches dorées et de cheminées sculptées dans le plus pur style Louis XV. Le bâtiment central comporte deux étages dont l’un mansardé et il est surmonté d’un fronton. Les toits d’ardoises à la Mansart contribuent à la beauté de l’ensemble. 
    Chambre d’apparat, salle à manger, chapelle, rien ne manque pour permettre au seigneur de Draveil de tenir son rang. Du balcon du salon, on contemple le parc de styleLe Notre, terminé par deux pavillons en rotonde portant le nom de Lanternes et dont l’une, maintes fois restaurée, existe toujours.
   Trois grandes pièces d’eau, agrémentées de cascades et de grottes en rocaille, complètent l’ensemble. Elles sont alimentées par les eaux de la forêt de Sénart qui s’écoulent encore de nos jours sous l’Orée de Sénart et l’avenue Berthelot par des canalisations en terre cuite tri-séculaires.
    Marin de La Haye décède en octobre 1753, laissant le domaine à sa veuve qui, jusqu’en 1776, veille à la préservation de ses droits sur ses sujets de Draveil.

Draveil en Révolution

Au décès de Marie-Edme de Saint-Mars, veuve de Marin de La Haye, le domaine est acquis par un cousin éloigné, Jean Ducros de Belbeder, qui meurt le 08 juillet 1789, six jours avant la prise de la Bastille. Le château est alors acheté par un certain Jean-François Bérard, également acheteur de biens nationaux, qui concilie fort bien ses intérêts personnels et la manifestation d’un enthousiasme révolutionnaire. Il s’agit d’ailleurs d’une attitude répandue à Draveil où la municipalité organise de grandioses cérémonies républicaines en l’honneur de Marat ou Danton et, plus discrètement, accueille des émigrés revenus clandestinement en France.

   La famille Bérard traverse donc la tourmente révolutionnaire sans dommage au point que Gabriel Bérard est nommé maire de Draveil au printemps 1800. Il ne le reste cependant que six mois car Bonaparte, Premier Consul, ne tarde pas à remettre de l’ordre dans l’administration communale et fait nommer maire de Draveil un brave cultivateur, Louis Beaupied, dont les convictions républicaines semblent plus affirmées.

   Les Bérard se désintéressent alors de leur domaine de Draveil et le vendent à un bourgeois parisien du nom de Desmanots qui ne le conserve que trois ans. A partir du Premier Empire et pendant un siècle, des notables, pour certains célèbres, vont faire du château de Draveil leur résidence de campagne, à seulement cinq lieues de la capitale.

Le temps des notables

Daniel Parker

En 1803, le château de Draveil devient la propriété d’un aventurier américain du nom de  qui a fait fortune dans le commerce des armes et des farines (les secondes pouvant dissimuler les premières) durant la guerre d’indépendance des Etats-Unis d’Amérique. Il est ami de Georges Washington, Thomas Jefferson, et bien sur du marquis de La Fayette. Ainsi, lorsque La Fayette se casse la cuisse dans une mauvaise chute de cheval en 1804, il vient passer sa convalescence à Draveil chez son ami Parker.

    Daniel Parker mène grand train de vie et, durant l’Empire, son château devient un point de rendez-vous pour les riches Américains qui visitent la France ou résident à Paris. Les fêtes qu’il y donne sont longuement contées dans les Gala français ou américains de l’époque. Parker est également très généreux avec la commune.

   Mais en 1815, après Waterloo, le château est occupé par les troupes russes qui y commettent des dégradations. Les affaires de Parker vont mal et en 1819 il est ruiné. Le château de Draveil est vendu aux enchères et devient la propriété de William Courtenay, 9e comte de Devon, passant des mains d’un Américain à celles d’un Anglais.

Lord Courtenay

Lord Courtenay appartient à une vieille famille de la noblesse anglaise, mais il a jugé utile de mettre une certaine distance entre lui et la justice de Sa Majesté britannique, à la suite d’affaires où il aurait été un peu trop gay, à une époque où l’Angleterre ne plaisantait pas avec ce genre de situation (les temps changent !). Courtenay vit luxueusement à Draveil mais se sent peu concerné par la vie locale.

Il reste cependant une trace importante de son passage puisqu’il a fait apposer sur la grille de la Cour d’Honneur du château un beau blason représentant les armes qu’il avait adoptées. Entre deux sangliers dressés sur leurs pattes arrière, on peut lire un bandeau portant la devise : « Ubi lapsus, Quid feci » (Où est la faute, Qu’ai-je fait?). Honni soit qui mal y pense. Par testament, Lord Courtenay lègue le château à son majordome, qui s’empresse de le vendre à une personnalité française beaucoup plus recommandable, Désiré Dalloz.

Désiré Dalloz

Le nom de Dalloz est bien connu de tous les juristes puisque  est l’auteur de quarante-quatre volumes de jurisprudence et que les Recueils Dalloz, édités par la Maison du même nom, constituent toujours la Bible des étudiants en droit. Dalloz a quarante-deux ans lorsqu’il achète Le Château de Draveil en 1837. Conseiller municipal de Draveil, il met ses connaissances à la disposition de la commune. Il cède à titre gratuit un droit de passage sur ses terres pour un chemin menant directement de l’église de Draveil au passage de la Seine, amorce de notre boulevard du Général de Gaulle. Mais à partir de 1848 la santé de Désiré Dalloz se dégrade et il ne vient guère plus à Draveil. En 1854, il vend sa propriété à Charles Seguin.

Charles Seguin et sa veuve

Ce Seguin n’a rien de commun avec celui qui, vingt ans plus tard, inspirera à un autre Draveillois, Alphonse Daudet, une histoire de chèvre. Il est l’un des cinq frères Seguin, originaires d’Annonay, dont le nom est attaché à l’histoire industrielle de notre pays. En particulier, les Seguin sont concepteurs et constructeurs de ponts suspendus et de locomotives. Leur nom est associé au développement des chemins de fer.

Charles Seguin n’a guère le temps de laisser sa marque à Draveil puisqu’il meurt, sans enfant, moins de deux ans après l’achat, laissant le château à sa veuve. Pendant plus de 25 ans, Madame Seguin vit seule à Draveil, se livrant à de bonnes œuvres, marraine de la nouvelle cloche de l’église Saint-Rémi, soutenant le parti du Curé opposé aux idées trop avancées de la municipalité.

En 1870, le château est de nouveau occupé, comme en 1815, mais par les Prussiens cette fois. En 1871, Madame Seguin y installe une ambulance pour les blessés de guerre, avec l’aide du célèbre docteur Rouffy. Le château est vendu en 1882.

Les Laveissière

Le nouveau propriétaire, , appartient à une famille d’Auvergnats qui débutent par le commerce de la ferraille et montent à Paris, où ils développent de multiples activités commerciales. Ils sont surtout intéressés par les droits de chasse en forêt de Sénart liés à la possession du château, mais cherchent aussi à faire de leur propriété un point de ralliement pour de grande réunions familiales agrémentées de représentations théatrales. Ils modifient la physionomie du château en reliant les deux ailes, du côté de la cour d’honneur, par une galerie couverte surmontée d’une terrasse. Cette pièce qui constitue aujourd’hui le vestibule d’entrée porte toujours le nom de salle Laveissière.

Jules Laveissière décède dès 1885 mais sa veuve et ses trois fils continuent à animer la vie du château jusqu’en 1905. Après le décès de , ses fils s’en désintéressent et décident de le vendre. Le domaine est alors scindé en deux parties. Les soixantes-dix hectares de terres agricoles en bord de Seine, exploitables en sablières, sont vendus en 1910 à un consortium formé de la Compagnie des Sablières de la Seine, de la société Morillon-Corvol et de la société d’Extraction et de Transport des Matériaux. Le mobilier du château est dispersé aux enchères. Quant au château et à son parc de quarante-deux hectares, ils vont connaître une extraordinaire destinée qui se poursuit de nos jours.

La Cité Coopérative de Paris Jardins

  La transformation de Paris sous le Second Empire a entrainé une profonde modification sociale. Les classes populaires ont été rejetées dans les arrondissements périphériques où elles vivent souvent dans des taudis et des conditions sanitaires précaires. Sur un modèle importé de Grande-Bretagne où le phénomène est encore plus marqué qu’en France, naît l’idée de construire des « villes à la campagne », créées dans un esprit mutualiste par des ouvriers et petits employés. Ainsi se forme, à l’initiative d’hommes qui ont pour noms Albert Meyer, Pernet, Filderman, le projet d’une cité-jardin à la française sous le nom de Cité Coopérative de Paris-Jardins. Ces fondateurs sont directement inspirés par les principes du socialisme, et en particulier ceux du socialisme utopique, et rêvent de mettre en place un ensemble communautaire, mais il faut noter que les statuts de la Cité Coopérative ne feront jamais référence explicite à aucune activité de caractère politique. Il reste d’ailleurs à trouver un site pour réaliser le projet.

  Il apparaît bientôt que le parc du château de Draveil, si proche de la gare de Juvisy, constitue un lieu idéal. Et quel rêve pour des ouvriers de Belleville ou de Ménilmontant de devenir propriétaires d’un château ! Néanmoins, les discussions avec les héritiers Laveissière sont difficiles et durent près de deux ans. Il faudra d’ailleurs que la Cité Coopérative utilise un prête-nom pour signer l’acte de vente, les Laveissière répugnant à apposer leur nom sur le même parchemin que des prolétaires ! Enfin, le 30 août 1911, les coopérateurs de Paris-Jardins deviennent propriétaires du domaine et peuvent prendre possession des lieux.  de lotissement original est dessiné par un jeune « architecte génial », Jean Walter, aujourd’hui bien connu. Il prévoit la construction de quelque trois cents pavillons tout en ménageant les perpectives autour du château et de la Lanterne et en respectant les mouvements du terrain et les zones boissées en sorte d’éviter toute monotonie. Une vaste campagne d’affichage pour le recrutement de coopérateurs est lancée. Le bouche à oreille dans les ateliers et les commerces fonctionne bien et les premier adhérents sont en majorité des employés de commerce et des ouvriers qualifiés ou contremaîtres. Les premiers pavillons de meulière, modestes mais caractéristiques du style de l’époque, ne tardent pas à sortir de terre.

   Mais Paris-Jardins n’est pas une simple copropriété. Les membres doivent être admis par le conseil d’administration de la cité; ils ne peuvent posséder plus d’un lot et doivent adhérer à une charte interdisant la spéculation; ils ne peuvent revendre leur pavillon, à prix coûtant, qu’à un nouveau membre accepté par la Cité. Il est également créé une entreprise de bâtiment en autogestion pour réaliser les travaux de construction. Cependant, la guerre de 1914 va porter un coup d’arrêt au développement de la Cité Coopérative.

Paris-Jardins de 1920 à nos jours

  La relance du projet en 1919 est difficile. Les problèmes financiers sont nombreux, les frais d’entretien du Château élevés. Il faut réaliser les réseaux d’assainissement, d’eau courante, bientôt d’électricité et les fonds manquent. Or, les coopérateurs s’étaient battus pour que les Laveissière ne démontent pas et n’emportent pas les superbes boiseries Louis XV du grand salon. Pour sauver le reste, la Cité doit se résoudre à vendre ces boiseries à un collectionneur américain qui les offre au Musée de Philadelphie où le salon est reconstitué sous le nom de Draveil Room. Beaucoup plus tard, les sociétaires rétabliront dans le salon du château une décoration en stuc inspirée des boiseries initiales. C’est la raison pour laquelle ce salon est aujourd’hui appelé Salle Philadelphie.

  La construction de la Cité est pratiquement terminée en 1930. Une vie sociale extrêmement importante s’y développe sous forme d’activités théâtrales, de soirées, de fêtes enfantines, l’orangerie du château étant transformé en salle de spectacle (c’est aujourd’hui le cinéma draveillois del’Orangerie). Des Péjistes participent également à la vie municipale de Draveil, animant les listes d’opposition socialiste ou communiste aux différentes élections municipales de cette période. A partir de 1925, la vie de la Cité Coopérative est fort agitée et les Péjistes se scindent en deux clans. Certains veulent maintenir la pureté des intentions initiales, réaliser tous les travaux en autogestion, maintenir les règles anti-spéculatives. D’autres militent pour la transformation des statuts et le recours à des entreprises privées. Un procès donnera raison aux seconds en 1928 et, pendant des années, certains administrateurs se verront reprocher d’avoir trahi la fraternité coopérative, mais bientôt la majorité s’efforcera de rétablir l’harmonie et la paix dans la Cité.

Dans la seconde partie du XXèmesiècle, Paris-Jardins devient une cité calme, cossue dont la composition sociologique a bien évolué depuis l’époque de ses concepteurs. Nombre de pavillons d’origine ont été agrandis ou remplacés par de plus confortables villas. Néanmoins la Cité reste différente d’une copropriété classique puisque chaque propriétaire doit être obligatoirement porteur de la part sociale de la Cité Coopérative attachée à son lot et que le conseil d’administration de la Cité joue à la fois le rôle d’un syndic et d’un conseil syndical. La vie sociale est toujours assez intense à l’intérieur de la cité : deux associations, Culture et Loisirs de Paris-Jardins et Les Amis de l’Histoire et du Patrimoine de Paris-Jardins, organisent réunions ou sorties réservées aux Péjistes et conférences, spectacles, expositions ouverts à tous les Draveillois, dans les salons du château. Le club de tennis est également très actif.

  L’entretien du château constitue une lourde charge pour les sociétaires. A certaines époques, il a été envisager de le raser ou de le vendre à la municipalité pour y implanter la mairie. A chaque fois, le Péjistes se sont mobilisés pour conserver « leur château ». Le premier étage a été transformé en appartements pour loger des Péjistes trop âgés pour entretenir un pavillon ou des proches. Les salons sont mis en location pour des réunions privées, mariages, etc. ( possibilité ouverte à tous de se marier dans un authentique cadre Louis XV ).

   Paris-Jardins a eu chaud à au moins deux reprises : d’abord en 1957 quand le projet d’installation d’une centrale électrique thermique au charbon à l’emplacement de la fouille Laveissière, en contrebas du Domaine, a été écarté de justesse; puis en 1969 quand il fut envisagé de décongestionner le centre de Draveil en faisant passer une voie rapide à travers la Cour d’Honneur de Paris-Jardins et l’avenue Marcellin Berthelot.

  Mais aujourd’hui la fouille Laveissière est devenue la Base de Loisirs du Port aux Cerises et le classement récent de Paris-Jardins en Zone de Protection du Patrimoine Architectural et Urbain (ZPPAU) assure définitivement la préservation de l’ensemble, tout en permettant de bénéficier de subventions ou mécénats pour l’entretien du château et du parc.

  En 1984, un groupe de Péjistes, animé par l’historien Serge Bianchi, a entrepris de reconstituer l’histoire du Château de Draveil et de conter l’épopée de la Cité Coopérative dans un riche ouvrage, intitulé  » Histoire d’un domaine  » (disponible à l’Office de Tourisme de Draveil et au secrétariat de Paris-Jardins Tél: 01 69 42 30 22 ). Nous vous en conseillons la lecture si vous souhaitez en savoir plus sur l’exceptionnelle histoire de ce lieu… ou si vous rêvez d’en devenir sociétaire…